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— Monsieur Jacques sait bien…

— Oui, oui, ma fille, je sais bien que c’est le jour où vous avez rendez-vous avec votre cousin Auguste pour aller voir votre parente Étiennette qui vend des fleurs à la rue St-Ferréol ; je sais aussi que vous avez l’habitude de garder la libre disposition de votre temps de une heure à six heures l’après-midi, et de neuf heures du soir à quatre heures du matin la nuit, pour suppléer à l’insuffisance des gages que vous offre mon père. Mais j’ai absolument besoin de vous tantôt, ne pouvant m’habiller seul. Vous ne voudriez pas que votre jeune maître, dont vous tirez tant vanité auprès de la mercière et du boucher, fît mauvaise figure à une soirée de Madame Morille…

Au nom de Madame Morille, la figure d’Eugénie se farda de respect ; tellement l’illustration de cette puissante famille avait pénétré loin jusqu’aux plus basses couches de la plèbe.

— Monsieur Jacques est invité chez Madame Morille ! dit-elle dans un étranglement. Puis elle s’en fut quérir la nourriture de son jeune maître, et ne risqua plus aucune allusion à son rendez-vous retardé.

Ce n’est pas aujourd’hui que je décrirai l’intérieur et les habitudes de Jacques de Meillan. Il est beaucoup trop absorbé. J’attendrai que revenu des vanités mondaines, il jette de lui-même un regard ému sur ce qui l’entoure, sur son univers immédiat. Rassurez-vous, bibelots familiers, estampes, livres aux beaux vêtements, l’ingrat vous reviendra. Il est vrai que ce sera pour, après quelque repos, repartir, mais vous êtes trop discrets pour vous en plaindre, et puis j’ai comme une vague idée que les agitations du cœur vous sont étrangement étrangères, petits dieux sereins des vitrines et des cadres, indifférents, égoïstes, vénals, publics…