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autrefois, de leur ressembler, d’être pareille à leurs idées, à leurs passions… Je sais maintenant qu’on n’échappe pas à cette loi, je sais que je serai comme eux, comme elle,… qui m’avait fait sauver de la maison.

Et alors, à quoi bon lutter contre eux, contre leur volonté implacable de me marier richement à quelqu’un que je n’aimerai pas ?… Oh ! non ! que je n’aimerai pas, Jacques, mon ami des poètes, mon ami du bord de la mer… À quoi bon lutter puisque je suis comme eux, comme elle, aimant les robes, le luxe, les bijoux, la facilité de la vie, alors que vous, vous êtes pauvre, mon pauvre Jacques chéri ?… Tant pis ! tant pis ! c’est ma devise, vous savez. Tant pis ! je me laisse aller, je me laisse couler.

Jacques, oubliez-moi, oubliez-moi comme je vais tâcher de vous oublier. Oubliez nos promesses et notre nuit trop belle. Nous étions fous, il y avait trop de clair de lune…

Ce qu’ils vous diront, je l’ai accepté, ce qu’ils veulent, je le veux comme eux… Non, Jacques, non, je ne reviendrai plus sur cette décision. Mon parti est pris, pour toujours… n’insistez pas, même auprès de moi ; je ne serai pas à vous… vous n’y perdrez pas grand’chose.

Adieu, tout de même, mon cher Jacques, adieu… oubliez-moi… on vieillira. Adieu !

Juliette.


Avec piété, comme on doit le faire quand on ensevelit sa jeunesse, Jacques ouvrit une petite boîte de marqueterie italienne, d’un goût ancien, et parfumée, puis ayant méticuleusement, mais en pinçant un peu les lèvres, replié ces deux lettres, il les introduisit dans le tiroir aux souvenirs.


XXII. XI. MCMV.