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honorable ratissait les pièces de cinquante centimes dont chacune constituait l’unité minimum de l’enjeu. Jacques, présenté et protégé par la digne madame Verrière, eût l’occasion d’observer de près quelques types de la société phocéenne, qu’il ne rencontrait guère dans d’autres salons : des portefaix, d’anciens professeurs sans place, et quelques-uns de ces hommes aux souliers immenses et aux visages rasés qui tirent de l’amour la presque totalité de leurs ressources. Il eût le plaisir d’y saluer une vieille couturière qui jadis lui avait taillé, dans des pantalons ancestraux, ses culottes de collège, une autre dame nommée Catherine Pétunia, experte à tous les jeux, et à laquelle, l’ayant connue chez un clerc d’avoué, il devait de savoir le baccara, avec toutes les nuances, recettes et secrets de ce sport d’élite, et enfin M. Micaëlli qui compromettait, — sans arriver à les anéantir, — le prestige et la dignité d’un humaniste qui a fréquenté M. Sarcey.

Mais il ne trouva point M. Gripenberg et dès lors ce fut fini pour Jacques des paresses matutinales, des lectures sur le divan, des discours fantaisistes à la tortue, des visites et des causeries littéraires. Irrésistiblement lancé par les rues à la poursuite de l’insaisissable, dormant à peine, debout avec le chant du laitier, il courait, tantôt accompagné de madame Verrière, tantôt escortant M. Cabillaud, le plus souvent seul ; se heurtant parfois dans les antichambres les plus diverses à M. Paillon, à Pampelunos, à Renaud Jambe-d’Or, et même à son père, et là pour des buts probablement identiques ; tantôt plein d’espoir et près de la réussite, tantôt recru de fatigue, il courait. Mis bout à bout, les escaliers qu’il gravit à cette époque bouleversée eussent été plus haut que les nuages. Il vit des boulevards, des avenues, des jardins, des corniches, des salons, des halls, des parloirs. M. Gripenberg était toujours introuvable. Il