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en menues consultations, il fait durer trois ans ses vêtements, grâce à la brosse et aux extenseurs et en évitant de sortir quand il pleut. Avec quatre sous de benzine pour nettoyer sa cravate blanche, je crois qu’il se tire d’affaire. Il se rase lui-même et, de mémoire d’homme, on ne l’a vu donner un pourboire à un garçon de café. Quant aux femmes, non seulement elles ne lui coûtent rien, mais encore il a toujours évité la désillusionnante et dispendieuse chambre garnie, en les recevant chez lui quand sa cousine est absente, ou chez elles lorsqu’il les a choisies épouses d’employés assidus ou de voyageurs.

— Il a pu éviter les chambres garnies !…

— Oui, mais Paillon est un exemple rare et difficile à suivre… La chambre garnie est l’écueil de l’amour et l’horreur de tous les gens qui, comme nous, aiment que tout s’achève aisément de ce qui a commencé bien. On aime une femme, elle vous aime : du jour où il est décidé qu’on s’appartiendra, on appartient en réalité aux logeuses, aux concierges, à toute une racaille de gens sinistres qui vous cèdent, après de longues tergiversations, des boîtes infectes et surchauffées dont on n’ose pas se plaindre puisqu’on n’a pas officiellement le droit d’y entrer, et où l’on paie bien cher le droit d’être coupable… Si j’ai un conseil à te donner, évite, évite les chambres garnies… Tout cela pour en revenir à cet heureux coquin de Paillon qui est un déchard et un homme indélicat, mais qui sait merveilleusement se conduire. Paillon est un sage.

— J’aurais plutôt crû, à vous voir, que c’est vous qui étiez un sage.

— Ah ! mon pauvre ami… Un sage, oui… en paroles. Mon expérience est parfaite, et je me suis formé sur toutes choses des opinions mûres et prudentes, dont j’aime à taire profiter mes amis, vieux ou jeunes… Mais, pour mon