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pour une légende où leur fatuité avait tout à gagner. Madame Mazarakis supporta avec dandysme le fardeau du mépris public, et son mari fut heureux de se décharger sur ses rivaux d’une partie des soins dont il l’entourait, notamment en ce qui concernait le chapitre toilette, si important dans le budget d’un ménage bourgeois. Ces économies lui permirent de paraître davantage le puissant financier qu’il n’était d’ailleurs point, mais dont il lui suffisait d’offrir aux capitalistes et aux courtiers l’image dorée. MM. Chose, Machin et Système, s’étant douté, puis aperçu de leur rôle, voulurent s’esquiver, ainsi qu’ils l’avaient fait nombre de fois dans des circonstances analogues. Mais, précisément à cette époque, M. Mazarakis fréquenta plus assidûment qu’autrefois les salles d’escrime et il y acquit bientôt une adresse remarquable. Madame Mazarakis représenta à MM. Chose, Machin et Système combien il leur eût été maladroit de s’exposer à ce qu’on renseignât un homme si invincible, et ils redevinrent bientôt aussi sérieux financiers qu’ils étaient amants soumis. Quand elle n’eut plus rien à craindre d’eux, elle s’offrit alors, avec la personne de M. Augustin Paillon, la suprême joie de ne point mêler de calculs d’argent aux combinaisons de l’amour et aussi le savoureux piment de relations coupables avec l’homme le plus laid de toute la ville. Cette dernière intrigue demeura d’ailleurs ignorée : sa divulgation ne pouvant être d’aucune utilité au point de vue mondain.

Lorsque Jacques de Meillan pénétra dans l’existence ainsi compliquée de Madame Mazarakis, ce fut à la façon des cailloux lancés dans les mares. Esclave des liens qu’elle s’était elle-même attachés, Anne ne pouvait plus remuer sans en ressentir l’étreinte et sa rage de le comprendre l’aida à se dégoûter de sa conduite. Elle eut horreur du