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tous chez moi, le mardi nous allons tous chez Ludovic, le mercredi nous allons tous chez Olivier, le jeudi nous voit tous ici, le vendredi nous allons tous prendre le thé chez Esmont. Le dimanche nous écoutons tous la musique des Concerts Classiques, mais le samedi nous ne savons que faire. Et je ne parle pas des matinées qui sont toutes perdues, sauf de rares exceptions, lorsque nous nous sommes donné rendez-vous rue Saint-Ferréol, pour y voir passer les passants.

— C’est une singulière existence, dit Esmont.

— C’est l’existence d’un sage. Aller voir toujours les mêmes amis, redire les mêmes choses, s’étonner, toujours dans les mêmes termes, d’avoir rencontré les mêmes gens se plaindre des mêmes ennuis… Je propose donc, pour resserrer encore les liens qui nous attachent de fonder un déjeûner hebdomadaire, le samedi précisément, dans un restaurant du Vieux-Port. Moyennant une cotisation minime, je me charge d’arranger la chose dans les meilleures conditions.

— C’est convenu, répondit Ludovic. Le samedi je trouvais la journée furieusement difficile à passer. Maintenant, nous voilà des devoirs fixes pour toute la semaine ; nous n’aurons plus ni responsabilité, ni embarras du choix. Notre vie devient facile… Mais, quand travaillerons-nous ?

— Travailler ! dit Jacques avec un rauque gémissement de frayeur, travailler ! Êtes-vous fou ?

— Il faut beaucoup de loisirs pour travailler, remarqua Esmont.

— Je n’avais que cet après-dîner du samedi pour écrire mes romans, observa Ludovic d’Hernani. Si je ne l’ai plus, quand les écrirai-je ?

— À vos moments perdus, dit Eucrate : le matin, pendant que chauffe l’eau de votre barbe, et lorsque votre