Page:Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau, 1908.djvu/116

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


être exagéré en mettant sur le compte de la poésie seule un trouble que je ne m’explique pas, et passager d’ailleurs. Mais, quand bien même ce serait vrai, notre ami Jacques a coutume de venir lire parfois des livres que lui seul peut nous faire connaître, et ces livres, je les aime.

— On n’a pas idée d’une folie pareille ! grommela la vieille dame. Se faire mal pour du papier imprimé !… Ah ! j’aurais voulu voir, de mon temps, qu’un jeune homme vînt à la maison me réciter des vers incompréhensibles ! j’aurais voulu voir comment ma mère l’aurait reçu !… Mais Émilie n’a aucune espèce de sentiment du savoir-vivre. Elle est toujours absente, d’ailleurs. Très bien ! tu veux avoir des étourdissements, ma petite ? à ton aise ! Ce n’est plus moi qui te ramasserai. L’ami Jacques me remplacera, si c’est son plaisir que d’affoler de malheureuses jeunes filles. Les sales bouquins ! les sales bouquins ! Elle regagna sa chambre, tout en vaticinant les plus sombres présages sur l’avenir de cette maison désorganisée d’où s’étaient envolés à tout jamais l’esprit de suite, la dignité et les principes.

Demeurée seule avec Jacques, et comme il insistait pour obtenir une parole de confiance, Juliette le supplia de partir, de ne rien lui demander, de ne pas la plaindre, ajoutant qu’elle le reverrait lorsque les circonstances le permettraient, que ce n’était pas utile auparavant.

Il se découragea. Mais sitôt qu’il fut parti, Juliette le regretta, comme le seul être dont la présence tût capable de la réconforter. Elle ne savait plus où se mettre, comment penser : les yeux secs, le corps énervé, l’âme vide. Quand l’heure du dîner sonna, elle la surprit, assise devant sa table à ouvrage, inerte, épuisée, désincarnée, comme une femme que son amant vient de tromper, et qui accepte.