Page:Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau, 1908.djvu/115

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dire et de demeurer éternellement seule à connaître quelles Images viles grouillaient dans son cerveau qu’elle n’aurait voulu rempli que de purs spectacles. Souffrir du mal de vivre et du spleen universel, c’était bien, mais souffrir d’être la fille d’une coureuse, ah ! non ! non ! pas même devant Jacques. Le mépris des hommes pour les femmes est si subtil qu’il se glisse dans le cœur des plus ingénus : il n’attend que le semblant d’une occasion. Juliette eût presque de la joie lorsqu’elle entendit le pas de sa grand’mère qui venait vérifier au salon le bon fonctionnement des convenances.

Au premier coup d’œil, cette respectable dame vit aux deux jeunes gens ce qu’on est convenu d’appeler « des figures pas ordinaires ». Le trouble de Jacques, maintenu parla correction mondaine, n’avait rien que de semblable à celui de la banale migraine, qui tire les traits et plisse le front penché. Mais la figure de Juliette, mille fois plus pâle qu’à l’ordinaire, l’inquiéta :

— Qu’est-ce que tu as, dit-elle, ma petite ? Qu’est-ce que c’est ?

— Mais rien, grand’mère.

— Tu es blême comme une morte.

— Mais non, grand’mère, tu exagères. Je suis très émue, c’est vrai, par des vers que vient de me lire Jacques de Meillan. Ils sont tellement beaux !…

— Ah ! vous en faites de belles, vous, avec vos sales bouquins ! cria madame Brémond, en se tournant vers le coupable. Je comprends maintenant bien des choses : Juliette toujours plus sombre, plus taciturne, depuis quelque temps. Elle a la vie la plus heureuse, la plus paisible, qui se puisse imaginer. Ce sont les lubies que vous lui introduisez dans le jugement, grâce aux vers de vos poètes décadents…

— Grand’mère, intervint Juliette avec énergie, j’ai peut-