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rée à l’éternité, notre existence n’a ni valeur ni charme. Mais, considérée en elle-même, elle ne manque pas de saveurs : l’amour des femmes, les bons repas, les conversations distinguées, les livres, les cigares et la paresse. Il vaut même mieux ne pas penser que tout cela se résout en maladies, comme cette satanée ataxie qui menace les organismes les mieux trempés… Mais enfin… ne nous faisons pas de bile avant le temps.

Et il lançait fortement sa jambe sous la table, afin de se rassurer sur son bon fonctionnement.

Tous, sauf M. Tintouin qui avait des villas au soleil de la côte d’Azur, se félicitaient d’avoir rencontré ce matin M. de Meillan et faisaient des vœux sincères pour que sa prospérité ne diminuât point ses généreux sentiments. Quant à M. de Meillan lui-même, il parlait éperdûment, enivré de bienfaisance et du désir de plaire. Son imagination, surexcitée parle cheval au beurre d’anchois, le vin blanc et le café sombre et fort dominait par-dessus la médiocrité risible du présent, un avenir merveilleux de fortune, de luxe et d’activité.

— Ah ! mes enfants, disait-il, presque à lui-même, car personne ne l’écoutait, ah I mes enfants, quelle existence nous mènerons dans mon château de Cassis !… Et d’abord, j’édite les œuvres complètes de mon fils à mes frais.

— Mais, protesta le jeune homme, je n’ai rien écrit.

— Tu écriras ; à ce moment, tu auras la tranquillité nécessaire pour me poudre des chefs-d’œuvre. Je t’enfermerai dans un cabinet de travail vaste et bien aéré, devant un bureau en chêne massif, au milieu de tous les livres que tu voudras, et si tu ne me sors pas de là avec une pile de manuscrits de génie, je te renie comme mon fils, et je te déshérite.

— Mais, papa…