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rude, représentait l’accapareur hardi, le spéculateur en gros, qui est maire de sa commune, qui sera député de sa ville et plus tard ministre tout comme un autre, tandis que son voisin, petit homme maigre à face ridée, à bouche rentrée, à nez saillant, et faisant avec un indicible sourire de satisfaction et de malice sauter dans le creux de sa main des échantillons de blé, avait plutôt l’air du marchand rapace et souterrain, du travailleur entêté, qui suce le sac dont il a vidé les écus, de l’homme féroce aimant l’argent pour l’argent et épris du trafic pour le trafic même ; race de gens fort commune aujourd’hui, qui ambitionne d’avoir des vignes pour n’en pas boire le vin ! Il y avait encore à côté de nous un pauvre Anglais malade et boiteux qui m’avait l’air rongé par un autre métal que par l’argent ; sa petite fille, à figure laide, mais d’expression déjà mûre comme l’est en général celle des enfants qui n’ont pas de mère, lisait des vaudevilles du Palais-Royal et du Gymnase pour s’initier à la langue, aux mœurs et au bon goût français.

À Orléans nous eûmes la vue de M. Berryer qui, assis à la buvette, emplissait sa large poitrine, et nous prîmes deux aimables jeunes gens qui devaient appartenir à une administration quelconque : il y avait de l’un à l’autre la différence du bête au sot, et du nul au vide.

Le souvenir de la jeunesse du poète qui s’est écoulée à Blois nous a pris dès en y entrant ; allant par ses rues tortueuses pleines de silence