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Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/465

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s’était perdu… II me sembla alors qu’on m’enterrait vif, et que toutes les colères du ciel étaient en moi ; je m’étais vivement rapproché de lui, haletant, espérant boire, je me voyais déjà saisissant la bienheureuse gourde, je sentais si bien couler dans mon estomac fatigué… j’arrive, rien. On a beau parler des désillusions morales, celle-là fut atroce. Je déguisai ma douleur sous une ironie magnifique dont je ne me rappelle plus la forme, mais elle l’écrasa, et j’eus pour satisfaction de faire rire les deux voltigeurs qui étaient là et qui, comme moi, n’auraient pas été fâchés de boire.

Nous continuâmes encore à marcher dans des chemins de plus en plus mauvais ; de temps en temps nous tâtions avec les mains pour nous guider, et nous tombions dans les grosses pierres ; le bois était toujours aussi sombre, et la lune rongée se montrait seulement pour l’acquit de sa conscience. Je pensais alors aux contes que l’on débite sur les voyageurs égarés dans les bois, et qui aperçoivent au loin une lumière ; ils s’approchent pour demander du secours, c’est une cabane de faux monnayeurs, où pour la plupart du temps ils sont égorgés. Nous avons frappé aussi à une cabane pour savoir si nous étions loin de Piedicroce. Un vieillard est venu nous ouvrir ; il était seul dans sa maison et nous a dit tout d’abord que nous serions mal logés chez lui parce que toute sa famille était absente et qu’on ne pourrait pas nous servir ; d’ailleurs il ne nous restait plus qu’une heure de chemin. Puis il a refermé sa porte, et toute sa cabane