Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/436

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’outres, marchait devant nous depuis quelque temps ; il se détournait pour nous examiner et pour écouter ce que nous disions. Sa maigre et vieille figure était animée tout à la fois de ruse et de bonhomie gracieuse, mélange singulier d’expression que j’avais déjà observé sur quelques visages corses et surtout sur celui du bandit Bastianesi que j’avais vu quelques jours auparavant à l’hôpital d’Ajaccio. Son grand œil noir et sombre nous dévorait et épiait les moindres gestes de nos lèvres. Quand il a pu se rapprocher de M. Multedo, il lui a demandé qui nous étions, où nous allions, et tout ce que nous avions dit depuis qu’il marchait près de nous. Avec nos habitudes de politesse française, une telle curiosité eût été récompensée d’un refus net et formel d’y satisfaire. Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plah, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. M. Multedo lui a donc dit qu’il nous l’avait montré comme étant l’oncle de Théodore et qu’il venait de nous raconter l’histoire de ses neveux : « Il n’y a rien de déshonorant, a-t-il dit, vous avez bien fait ». Puis il s’est retourné vers nous et a tâché de lier conversation en italien,