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Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/350

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lit, monter à califourchon sur les câbles étendus et suivre la barque grillée où l’on entend des voix ? Vous voulez de la fraîcheur, du silence, de l’ombrage, de l’eau claire et caressante, et vous avez la puanteur des ruisseaux, le cri des tavernes, la chaleur grasse qui suinte des murs ; car l’onde ici est empoisonnée, le cours arrêté, tant ils sont habiles à souiller ce qui purifie, à salir ce qui lave !

J’ai pourtant vu aujourd’hui, en plein soleil, une nacelle couverte d’une tente carrée, sous laquelle on doit bien dormir et d’où cette pauvre Garonne doit apparaître belle aux clairs de lune quand la ville s’est tue et que les hommes laissent parler les joncs dans le courant. J’y rêverais volontiers de l’Inde et du Gange, avec les cadavres qu’il charrie comme des feuilles et que le soir les vautours viennent becqueter avec de grands cris. J’aurais tout autant aimé passer ainsi ma soirée que d’aller comme j’ai fait tout à l’heure dîner en ville, chez un brave homme dans toute la force du terme, à sa maison de campagne qui est dans un faubourg, pour boire d’excellent vin, j’en conviens, dont la digestion a été gâtée par des romances au piano et deux cigarettes au Maryland, musique d’épiciers, tabac de clerc de notaire, le tout fadasse et doux comme du jus de nojau. Je crois qu’il a été question d’un air italien de Rossini chanté en français. Pauvre Rossini ! plus disséqué que mes cadavres du Gange, et par des becs féminins encore, ce qui est pis. Le salon et la salle