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sais quoi de large, de mélancolique et de doux.

Près de nous, une charrette a passé en claquant dans les ornières son essieu sonore. On sentait l’odeur des foins coupés. On entendait le bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.

Le ciel était lourd; toute la nuit il y eut de l’orage. A la lueur des éclairs, la façade de plâtre d’une maison voisine s’illuminait et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mes matelas, je me suis levé, j’ai allumé ma chandelle, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai regardé la nuit.

Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui brûlait dessinait monstrueuse- ment sur le mur d’en face ma silhouette agrandie. De temps à autre, un éclair muet survenant tout à coup m’éblouissaît les yeux.

J’ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa dou- leur.

Je le voyais d’abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l’église ou la fauvette dans les bois. Je me le figu- rais dans sa petite chambre, triste et le coude sur sa table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s’envolaient ; je me figu- rais les longs après-midi rêveurs qu’il y avait eus ; je songeais aux amères solitudes de l’adolescence,