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des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis.

Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clo- chers?

Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu’à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élevés : malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d’orgueil et d’effroi, lutte de l’esprit qui jouit et des nerfs qui souf- frent. On est heureux singulièrement; on vou- drait partir, se jeter, voler, se répandre dans l’air, être soutenu par les vents, et les genoux trem- blent , et l’on n’ose approcher du bord.

Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis, dans ce prodigieux xvi’ siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l’instrument humain y a vibré de toutes ses cordes ! comme l’homme y a été large, rempli, fertile! Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon : « Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux?» car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s’écroulent, mondes nouveaux qu’on découvre, mondes per- dus qu’on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui re- garde , et Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de violences dans les courages, plus d’apreté dans