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nous y entrâmes fort affamés et demandant sur- tout qu’on ne nous fît pas languir.

Pendant que nous étions assis sur la porte à at- tendre notre dîner, une petite fille en guenilles est entrée dans l’auberge avec une corbeille de fraises qu’elle portait sur la tête. Elle en est sortie bientôt tenant à la place un gros pain qu’elle main- tenait de ses deux mains. Elle s’enfuyait avec la vivacité d’un chat en poussant des cris aigus. Ses cheveux d’enfant, hérissés, gris de poussière, se levaient dans le vent autour de sa figure maigre et ses petits pieds nus, frappant d’aplomb la terre, disparaissaient, en courant, sous les lambeaux déchiquetés qui lui battaient les genoux.

Après notre repas, qui,outre l’inévitable ome- lette et le veau fatal, se composa en grande partie des fraises de la petite fille, nous montâmes dans nos appartements.

L’escalier tournant, à marches de bois vermou- lues, gémissait et craquait sous nos pas comme l’âme d’une femme sensible sous une désillusion nouvelle. En haut se trouvait une chambre dont la porte, comme celle des granges, se fermait avec un crochet qu’on mettait du dehors. C’est là que nous gîtâmes. Le plâtre des murs, jadis peint en jaune, tombait en écailles; les poutres du plafond ployaient sous le poids des tuiles de la toiture, et, sur les carreaux de la fenêtre à guil- lotine, un enduit de crasse grisâtre adoucissait la lumière comme à travers des verres dépolis. Les lits, faits de quatre planches de noyer mal jointes,