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Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/129

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l’autre partie de l’horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l’air balayé comme par de grands coups de vent. Sa lumière reflétée sur les flots les dorait d’une moire chatoyante; se pro- jetant sur le sable, elle le rendait brun et faisait briller dessus un semis d’acier.

A une demi-lieue vers le Sud, la côte allongeait vers la mer une file de rochers. II fallait pour les joindre recommencer une marche pareille à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fati- gués , il y avait loin ; mais une tentation nous pous- sait vers là-bas, derrière cet horizon. La brise ar- rivait, dans le creux des pierres les flaques d’eau se ridaient, les goémons accrochés aux flancs des falaises tressaillaient, et du côté d’où la lune allait venir, une clarté pâle montait de dessous les eaux.

C’était l’heure où les ombres sont longues. Les rochers semblaient plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit que le ciel s’agrandissait et que toute la nature changeait de visage.

Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée qui montait, ni s’il y au- rait plus tard un passage pour regagner terre. Nous voulions jusqu’au bout abuser de notre plaisir et le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue, sans obstacle, une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d’une volupté ro- buste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent, et nous avions du plaisir à toucher les herbes