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Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/119

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signant son compagnon; des paysans, c’est ha- bitué à remuer la terre, mais moi, ça me salira les mains. »

O orgueil! ton goût d’absinthe remonte donc dans toutes les bouches et tous les cœurs te ru- minent! Qu’était-il, lui qui se plaignait de tant souffrir au contact des autres? Un enfant du peu- ple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J’ai plaint, j’ai plaint cet homme ardent et triste, ma- lade de besoins, rongé d’envies longues, qui s’im- patiente du joug et que le travail fatigue. II n’y a pas que nous, au coin de nos cheminées, dans l’air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fa- deurs d’âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit en essayant d’aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les don- zelles; lui aussi il souhaite l’argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n’importe où, il s’ennuie, il attend sans espoir.

Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s’en évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres ; on peut être las de tout sans rien connaître, fatigué de tramer sa casaque sans avoir lu Werther ni René, et il n’y a pas besoin d’être reçu bachelier pour se brûler la cervelle.

On avait tant tardé à partir, qu’à peine s’il y avait de l’eau dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait contre les pe-