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Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/11

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garçons prennent la taille aux fillettes qui en rient d’effroi et s’en pâment de plaisir.

Les rues à Blois sont vides, l’herbe croît entre les pavés ; des deux côtés s’étendent de longs murs gris enfermant de grands jardins, percés de quelques petites portes discrètes qui ne semblent s’ouvrir que la nuit au visiteur mystérieux. On sent que tous les jours doivent s’y passer pareils, qu’ils doivent y être, à cette calme monotonie, douce pourtant comme la sonnerie du cadran des églises, pleins de mélancolie savoureuse et de langueurs émouvantes. On se plaît à rêver, dans ces paisibles demeures, quelque profonde et grande histoire intime, une passion maladive qui dure jusqu’à la mort, amour continu de vieille fille dévote ou de femme vertueuse ; on y met malgré soi comme à sa place voulue quelque beauté pâle aux ongles longs et aux mains fines, dame aristocratique aux froides manières, mariée à un bourru, à un avare, à un jaloux, et qui se meurt de la poitrine.

Ces réflexions, qui nous sont revenues plus tard, à Amboise, à Chinon et dans les autres villes de la Touraine, nous ont fait nous demander si M. de Balzac, qui est de ce pays, y a puisé ses héroïnes, si c’est là, enfin, qu’il a découvert La femme de trente ans, cette création immortelle ! inconnue à l’antiquité comme le christianisme dont elle relève et que je prise plus que la plupart de celles de l’industrie moderne (j’en excepte cependant les allumettes chimiques et la fricassée de poulet froid de Tortoni).