Ouvrir le menu principal

Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/705

Cette page a été validée par deux contributeurs.


il veut des événements de son poème ; celui-ci ne veut rien demander à la fantaisie pure. Il peint le courant brutal, l’obstacle, la faiblesse ou l’inconstance des lutteurs, la vie comme elle est dans la plupart des cas, c’est-à-dire médiocre. Son héros est, par un point essentiel, semblable au milieu qu’il traverse. Il est tour à tour trop au-dessus ou trop au-dessous de son aspiration. Il la quitte et la reprend pour la perdre encore. Il conçoit un idéal et ne le saisit jamais ; la réalité l’empoigne et le roule sans pouvoir l’abrutir. Il ne trouve pas son courant et s’épuise à ne pas agir. Vrai jusqu’au bout, il ne finit rien et ne finit pas. Il trouve que le meilleur de sa vie a été d’échapper à une première souillure, et il se demande s’il a échoué dans son rêve de bonheur par sa faute ou par celle des autres.

Ce type si frappant de vérité est le pivot sur lequel s’enroule le vaste plan que l’auteur s’est tracé ; et c’est ici que le dessin de l’action nous a paru ingénieux et neuf. Ce moi du personnage qui subit toutes les influences et traverse toutes les chances du non-moi, ne pouvait exister sans une corrélation continue avec de nombreux personnages. Il y a là l’étude approfondie de tous les types et de tous les actes bons et mauvais qui influent fatalement sur une situation particulière. Dès lors le scénario du roman, multiple comme la réalité vivante, se croise et s’enlace avec un art remarquable. Tout vient au premier plan, mais chacun y vient à son tour, et ce n’est pas une froide photographie que vous avez sous les yeux, c’est une représentation animée, changeante, où chaque type agit en passant avec son groupe de complices ou de dupes, avec le cortège de ses intérêts, de ses passions, de ses instincts. Ils traversent rapidement la scène, mais en accusant chaque fois un pas de plus dans la voie qu’ils suivent, et en jetant un résumé énergique, un court dialogue, parfois une phrase, un mot qui condense, avec une force de naïveté terrible, la préoccupation de leur cerveau.

L’auteur vous présente et vous ramène adroitement tous ses types. Ils marchent sous la tourmente qui les pousse au dévouement, au mensonge, au mal, au ridicule, à l’impuissance ou au désenchantement. Il faudrait les citer tous, car tous ont une valeur d’étude sérieuse. Tous représentent un souvenir frappant, qui, en réalité, l’a peut-être navré ou obsédé, mais qui, refondu, remanié par une forte et habile main d’artiste, lui apparaît excusable ou comique…

Il n’y a pas de question morale comme on l’entend soulevée dans ce livre. Toutes les questions, solidaires les unes des autres, s’y présentent en bloc à l’esprit, et chaque opinion s’y juge elle-même. Quand il sait si bien faire vivre les figures de sa création, l’auteur n’a que faire de montrer la sienne. Chaque pensée, chaque parole, chaque geste de chaque rôle exprime clairement à chaque conscience l’erreur ou la vérité qu’il porte en soi. Dans