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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/628

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Au reste il avait travaillé dans ce sens. Le côté historique du livre le préoccupait beaucoup. « Je brûle la Révolution de 48 avec fureur, écrivait-il à son ami Louis Bouilhet. Sais-tu combien j’ai lu et annoté de volumes depuis six semaines ? 27, mon bon, ce qui ne m’a pas empêché d’écrire dix pages »[1].

Enfin, il avait vécu les années qu’il voulait raconter et il utilisait ses souvenirs personnels : « Je connais le livre de Tenot, qui ne m’a rien appris de neuf, car j’ai assisté de ma personne au coup d’État, et j’ai même manqué rester sur le trottoir. Des gens ont été tués sous mes yeux ; je ne sais comment je l’ai échappé »[2].

Flaubert manquait absolument de sens politique. Ses opinions diverses et contradictoires, qu’il émet dans sa correspondance, nous le prouvent surabondamment[3]. Il n’aimait pas la politique, elle ne l’intéressait pas. Maxime Du Camp nous rapporte à ce sujet une anecdote de l’année 1866 : «… Un lundi soir, Flaubert arriva chez moi, furieux et rugissant. Il me raconta qu’il venait de quitter le dîner où ses amis étaient rassemblés, parce que l’on y parlait politique et que c’était indécent pour des gens d’esprit. « La Prusse, disait-il, l’Autriche, qu’est-ce que cela peut nous faire ! Ces hommes-là ont des prétentions à être des philosophes, et ils s’occupent de savoir si les habits bleus ont battu les habits blancs ; ce ne sont que des bourgeois, et ça me fait pitié de voir X et Y et Z perdre leur temps à discuter des annexions, des ratifications de frontières, des dislocations, des reconstitutions de pays, comme s’il n’y avait rien de mieux à faire, comme s’il n’y avait plus de beaux vers à réciter et de prose sonore à écrire !… Nous ne sommes ni Français, ni Algonquins ; nous sommes artistes, l’art est notre patrie ; au diable soient ceux qui en ont une autre ! » Parole emportée, qui n’impliquait rien contre le patriotisme, car Flaubert a souffert jusqu’aux larmes, jusqu’à la maladie, lorsque la France recula devant l’Allemagne. »[4]

Flaubert lui-même disait que de toute la politique il ne comprenait qu’une chose : « l’émeute »[5].

Que cela tienne à son inaptitude ou à son pessimisme il n’a pris parti à aucun passage de son livre. C’est à peine, si, en rapprochant certaines pages de sa correspondance d’un discours de Deslauriers (il serait temps de traiter la politique scientifiquement…, p. 253), on peut trouver des idées personnelles de l’auteur. Et

  1. Correspondance, 3e série.
  2. Correspondance, 4e série.
  3. Correspondance, 4e série. Voir notamment ses appréciations sur la guerre de 1870.
  4. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 291 et 292.
  5. Correspondance, 1re série.