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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/461

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(pour avoir soutenu Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon113, Considérant114, Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes.

— Car enfin, que veulent-ils ? On a supprimé l’octroi sur la viande et la contrainte par corps ; maintenant, on étudie le projet d’une banque hypothécaire ; l’autre jour, c’était une banque nationale ! et voilà cinq millions au budget pour les ouvriers ! Mais heureusement c’est fini, grâce à M. de Falloux115. Bon voyage ! qu’ils s’en aillent !

En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les provinces, pour y remuer la terre.

Cette alternative les indigna, persuadés qu’on voulait détruire la République. L’existence loin de la capitale les affligeait comme un exil ; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions farouches. Pour beaucoup, d’ailleurs, accoutumés à des travaux délicats, l’agriculture semblait un avilissement ; c’était un leurre enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S’ils résistaient, on emploierait la force ; ils n’en doutaient pas et se disposaient à la prévenir.

Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu’un grouillement énorme, une seule masse d’un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l’on entrevoyait avaient tous les