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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/371

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heureuse. Elle retira ses gants et examina dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les obtenir à meilleur compte ; et elle le félicitait de son bon goût :

— Ah ! c’est mignon, extrêmement bien ! Il n’y a que vous pour ces idées.

Puis, apercevant au chevet de l’alcôve une porte :

— C’est par là qu’on fait sortir les petites femmes, hein ?

Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour des poignets une bordure de dentelle et, sur le corsage de sa robe verte, des passementeries, comme un hussard. Son chapeau de tulle noir, à bords descendants, lui cachait un peu le front ; ses yeux brillaient là-dessous ; une odeur de patchouli s’échappait de ses bandeaux ; la carcel posée sur un guéridon, en l’éclairant d’en bas comme une rampe de théâtre, faisait saillir sa mâchoire ; — et tout à coup, devant cette femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère, Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.

Elle lui dit d’une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois carrés de papier :

— Vous allez me prendre ça !

C’était trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.

— Comment ! lui ?

— Certainement !

Mlle Vatnaz, sans s’expliquer davantage, ajouta