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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/182

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circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa place pour causer avec quelqu’un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle ; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule le buisson d’écrevisses, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L’Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de s’asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.

— Quel fourchette ! répétait l’Enfant de chœur ébahi, quelle fourchette !

Et la Sphinx buvait de l’eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait comme un démon. Tout à coup ses joues s’enflèrent, et, ne résistant plus au sang qui l’étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la table.

Frédéric l’avait vue.

— Ce n’est rien !

Et, à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement :

— Bah ! à quoi bon ? autant ça qu’autre chose ! la vie n’est pas si drôle !

Alors, il frissonna, pris d’une tristesse glaciale, comme s’il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d’un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d’eau froide qui coule sur leurs cheveux.

Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme sauvage, braillait d’une voix enrouée, pour imiter l’acteur Grassot :

— Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette petite