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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale éd. Conard.djvu/155

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— Connais pas ! dit le gargotier d’un ton rogue.

Frédéric insistait ; il reprit :

— Je ne le connais plus, monsieur ! avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête, qui décelaient un mystère.

Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l’estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s’enquit près du cocher s’il n’y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, dans un établissement de ce nom-là, et à sa question : « M. Regimbart, s’il vous plaît ? » le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :

— Nous ne l’avons pas encore vu, monsieur, tandis qu’il jetait à son épouse assise dans le comptoir, un regard d’intelligence.

Et aussitôt se tournant vers l’horloge :

— Mais nous l’aurons, j’espère, d’ici à dix minutes, un quart d’heure tout au plus. — Célestin, vite les feuilles ! — Qu’est-ce que monsieur désire prendre ?

Quoique n’ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle23 du jour, et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari24 ; à la fin, il savait par cœur les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c’était lui ! et la forme de quelqu’un se profilait sur les carreaux ; mais cela passait toujours !