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jusqu’à votre majorité ? Jusque là peut-être, vous seriez-vous décidée à partager notre existence ? Et tout ce qui arrive ne serait pas.

Laure restait silencieuse, mais ne faisait pas un mouvement pour s’éloigner.

La religieuse la toucha du doigt :

— Allez, dit-elle, soyez forte, nous prierons pour vous.

Quand Laure se retrouva sur le trottoir, que le vent froid vint en rafale s’abattre sur son visage et la faire reprendre contact avec la vie, elle se sentit encore plus malheureuse qu’en venant. Elle avait fourni cet effort, avec l’espérance, non, la certitude, de retourner avec des précisions, on la renvoyait à sa mère, qui lui apparaissait comme cette dernière nuit, volontairement aphone.

Elle marchait d’un pas d’automate, suivait le cours des rues avec une absence complète du sens de la réalité. Les images les plus fantastiques se dressaient devant ses yeux, et elle sentait le désespoir l’envahir. Au bout de ses forces physiques, épuisée par ces deux courses beaucoup trop longues après une nuit sans sommeil, elle parvint au quartier commercial, s’engagea dans la rue Sainte-Catherine. Elle ne voyait pas les étalages, passa sans le remarquer devant le grand magasin à rayons, dont hier encore elle occupait le premier comptoir.

Alexandre venait en sens inverse et ne pouvait s’affirmer qu’il ne rêvait pas. À deux pas devant lui, Laure qui marchait comme une somnambule sans le voir. Elle n’était pas allée travailler, ou elle