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de planter des champs autour des villages. À sa place, je n’aurais peut-être pensé qu’aux cinémas et aux boutiques ; mais lui s’est dit : « Comment ces pauvres malheureux se referaient-ils des couleurs, sans mon blé et ma luzerne ? » Il a bien travaillé. Oui, que je vais aller à Fourvière…

— Vous aimez donc la campagne aujourd’hui ?

— C’est parce que je sais que je n’y resterai pas longtemps… Et puis, j’y ai une amie et on voit la vie autrement… Mais s’il fallait être seule en face de ses murs, dans une maison où on est l’unique locataire, je n’en serais pas si folle… J’vas y goûter pour quelques jours, et je raconterai mes impressions à Madame.

Prudence chanta toute la matinée, si bien que Jacques vint lui dire :

— Je ne sais pourquoi vous n’êtes pas entrée au théâtre ?

— Pourquoi que M’sieu Jacques me raconte ça ?

— Parce que vous avez une belle voix…

Prudence resta un moment abasourdie, puis elle finit par répondre :

— On me l’a toujours dit… Je faisais trembler les verres qui étaient sur la table, quand je chantais aux repas de famille… Mais, chanter au théâtre ne m’aurait pas plu… J’ suis une femme de famille, et on assure que les comédiens n’ont jamais le temps d’être chez eux. Moi, j’aime les repas à l’heure et j’aime dormir la nuit… Dormir le jour, c’est l’affaire des chats et des hiboux… Et qui fait le marché, pendant que Madame dort ? Une cuisinière qui prend le franc du sou ? Non… non… M’sieu Jacques, je n’ suis pas une femme pour la lumière des lampes, mais une femme pour la lumière du soleil… Oh ! je sais que je