Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/95

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mais Mme Alixin ne connaissait pas le roman de sa jeune amie.

M. et Mme Laslay étaient des collègues des Alixin. Venus à New-York pour un Congrès, ces derniers avaient ramené Denise qui précédait ainsi ses parents, M. Laslay venant d’être nommé à une chaire de Paris pour la rentrée du jour de l’an.

La famille se réjouissait de ce changement de résidence, mais Denise y arrivait sans joie.

Tombée de trop haut d’un rêve, elle restait meurtrie. Son cœur, cependant, évoluait. Au lieu de ressentir la surprise éblouissante d’une existence pleine de luxe, sa pensée maintenant était davantage attirée vers le malheureux qui avait supporté cette catastrophe.

Bien que Gérard lui eût été tout de suite sympathique, elle n’éprouvait pas alors pour lui ce sentiment d’admiration et de pitié tout ensemble que suscitait sa ruine.

Aujourd’hui seulement, elle pénétrait l’âme du jeune homme, sa délicatesse et sa nature généreuse. A son tour, elle eût souhaité d’être riche pour lui rendre ce qu’il avait voulu faire pour elle. Mais la situation des Laslay ne changerait pas sensiblement. Un peu plus de bien-être, probablement, allait échoir au foyer, mais sans richesse, hélas !

Cependant, Denise supportait son chagrin sans se plaindre.

La réalité qu’elle avait vécue un moment devenait pour elle un souvenir qu’elle ne voulait pas réveiller.

La silhouette entr’aperçue quelques secondes remuait tout ce passé.

Mme Alixin, excitée par cet incident, disait :

— Plus je pense à cet ouvrier, plus sa conduite me semble étrange. Je n’y comprends rien… On est en contact avec de si drôles de gens, actuellement, que je ne suis pas tranquille. Il faut que j’aille chez ce serrurier. Heureusement que l’ouvrière m’a laissé cette adresse ! Vous venez avec moi, Denise ?

Si Denise avait dit oui, le bonheur, l’espoir, se précipitaient de nouveau vers elle et faisait de son présent un avenir teinté de rose. Mais Denise, mal à l’aise par les souvenirs qui l’oppressaient, répondit négativement :

— Je suis un peu lasse, et si vous n’avez vraiment pas besoin de moi, je préfère vous attendre.

Mme Alixin sortit rapidement pour se précipiter vers le quartier où était situé l’atelier de Bodrot.

Durant ce temps, Gérard y rentrait aussi, porté inconsciemment par ses pas, mais se rendant à peine compte du chemin parcouru.

Dans l’atelier, il sembla se réveiller, mais il était pâle et préoccupé.