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— Tout juste, et je suis venu vous demander des ordres pour l’en faire sortir.

Frontenac garda le silence et fronça terriblement ses sourcils.

L’affaire était très grave, en effet.

Si le gouverneur représentait une autorité, celle du roi, l’évêque représentait une autre autorité, celle du pape, et qui n’était pas moindre aux yeux du peuple que la première. M. de Frontenac, qui était un homme d’une énergie redoutable, d’un esprit volontaire, jaloux de son autorité et voulant diriger avec un pouvoir absolu, s’était heurté à une opposition énergique de l’évêque quand il avait essayé d’empiéter sur les pouvoirs religieux. Son orgueil de représentant du roi, et d’un roi qui alors régnait en maître souverain sur la France et le monde entier, le Grand Louis, avait été froissé, et plus encore quand l’autorité royale avait dû s’incliner, retraiter devant l’autorité épiscopale. Il y avait donc eu entre M. de Frontenac et Mgr de Saint-Vallier discussions vives et aigres, et il s’en était suivi une froideur de relations qu’il n’était pas facile de faire disparaître.

Rappelons que M. de Frontenac, lors de sa première administration (1672-1682) avait eu beaucoup de difficultés avec Mgr de Laval au sujet de la traite de l’eau-de-vie. (Et à ce sujet et dans un récit ultérieur nous aurons l’avantage de faire voir à notre bienveillant lecteur des intrigues intéressantes). M. de Frontenac favorisait le trafic de l’eau-de-vie parce qu’il le croyait un stimulant au commerce ; de son côté, Mgr de Laval le condamnait, parce qu’il le croyait néfaste au bien matériel comme au bien moral de la population. Et de cette opposition mutuelle surgit nombre d’autres difficultés relevant de l’administration ou civile ou religieuse. Frontenac et Mgr de Laval étaient deux hommes de haute valeur intellectuelle, tous deux à tempérament énergique et jaloux tous deux de leur autorité dans leur domaine respectif. La brouille avait donc fait naître une lutte âpre entre les deux hommes, et, finalement, Mgr de Laval l’avait emporté en faisant rappeler par le roi M. de Frontenac.

Disons que le rappel de ce dernier avait été vivement et cruellement ressenti dans la colonie, (sans, naturellement, que le blâme en retombât sur Mgr de Laval), parce que le comte avait combattu avec succès les ennemis de la Nouvelle-France, les Anglais, les Hollandais et les Iroquois, et parce qu’il avait donné au commerce une vogue remarquable, si bien que la prospérité avait régné tout le long de son administration.

Après son départ, la colonie retomba dans la misère, et sous le gouvernement de M. de Denonville elle fut bien près de tomber tout à fait au pouvoir des sanguinaires Iroquois ; et c’est sous l’administration de M. de Denonville que se produisit cet affreux événement de notre Histoire : Le Massacre de Lachine.

M. de Denonville se voyant incapable de sauver la colonie, et Mgr de Laval ayant, sur l’entrefaite abdiqué le pouvoir épiscopal pour le céder à Mgr de Saint-Vallier, le roi renvoya au pays M. de Frontenac que le peuple canadien avait déjà salué comme son sauveur.

Mais le comte revint au pays avec les mêmes idées de pouvoir absolu.

— Il faut une tête, une seule tête, disait-il, je serai la tête !

De nouveau il voulut empiéter sur certains privilèges ecclésiastiques, et Mgr de Saint-Vallier, qui était lui aussi une tête, l’en détourna. Il y eut donc griefs entre les deux hommes. Puis à nouveau M. de Frontenac encouragea la traite de l’eau-de-vie que Mgr de Saint-Vallier défendait avec autant d’énergie que Mgr de Laval de qui du reste il suivait les avis, car Mgr de Laval continuait d’habiter le palais épiscopal. Durant cette deuxième administration de M. de Frontenac, il n’exista pas positivement de brouille entre celui-ci et le prélat, mais les relations étaient souvent fort tendues.

Or, Cassoulet, qui savait tout cela, avait donc de suite jugé la chose grave en apprenant que Maître Turcot avait placé sa fille sous la protection de l’évêque.

La chose avait de suite apparu non moins grave au comte de Frontenac.

Celui-ci médita longtemps. Puis, souriant, il dit à son lieutenant des gardes :

— Mon ami, je n’y peux rien faire. Monseigneur l’évêque est maître dans sa maison, et il lui est loisible de donner l’hospitalité à quiconque sans que nous ayons à redire. L’unique conseil que je peux te donner, mon pauvre Cassoulet, c’est d’aller trouver Monseigneur et lui soumettre ton affaire. Comme c’est un homme qui comprend bien les choses, du moment que son autorité n’est pas en danger, il saura trouver le moyen d’arranger l’affaire à la satisfaction des intéressés.

Et pour signifier à son lieutenant des