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44 A LA BRUNANTE. échapper le parfum par trop aromatique, du tabac de la récolte Bernard, qui en ce moment subissait un terrible assaut. La cuisine faisait contraste à cette pièce, sa voisine, car il y régnait un silence et un ordre absolus. Deux chandelles placées sur une énorme table de sapin mettaient en pleine lumière un paysage, comme seul les aimait et pouvait les rêver Gargantua. C'étaient des montagnes de croquignoles dorées et de pâtisseries tachetées çà et là par du sucre blanc glacé. A leurs pieds dormaient des lacs de crème jaune où flottaient comme des nénuphars des œufs à la neige ; puis, s'élançaient des falaises grisâtres de jambons fumés, cachant un peu plus loin une mare de sirops et de confitures, d’où sortaient comme des îlots, les dindons rôtis, les hures de porcs, les oies aux pommes, tout cela à côté d’une lagune de tire de sucre d’érable bornée par des collines de tourtières et de langues piquées d’aromates. Et de ces bonnes choses aussi loin que l’œil pouvait aller, jusque dans l’ombre faite par le vieux bahut et le grand coffre bleu de la servante, pendant qu'au- dessus de cette terre promise, suspendus à la muraille miroitaient comme des nuages argentés les antiques couvercles à plat, fraîchement étamés. Le petit doigt de Rose avait fait surgir toutes ces merveilles hors du garde-manger de l’honnête culti¬ vateur, et pendant que muettes elles attendaient en