Page:Faucher de Saint-Maurice - À la brunante, contes et récits, 1874.djvu/290

Cette page n’a pas encore été corrigée


284 LES BLESSURES DE LA VIE. Ce soir là, comme d’habitude, j’étais venu prendre place au milieu de la famille de Madame # Morin, et respirer à délices ma part de parfums d’été, sous la véranda de leur petit cottage, l’un des plus gracieux de l’Ile d’Orléans. Autour de moi, chacun riait, babillait, causait, sans paraître se douter que ce groupe si gazouillant, à travers lequel la lune me laissait apercevoir têtes blondes et têtes brunes, formait le plus ravissant croquis qu’il soit donné à une imagination d’artiste de rêver. Il avait pour cadre ce grand ciel bleu si plein d’étoiles, qui n’appartient qu’au Canada ou à l’Italie, pour toile, l’immense nappe du fleuve géant, à cette heure-là, lion se faisant agneau, pour point de vue lointain, Québec enveloppé dans sa sombre majesté militaire ; puis, pour animer le tout, le mugissement sourd et terrible de la cataracte de Montmorency, que, par intervalles, nous apportait le vent du large. La conversation, interrompue à mon arrivée, était redevenue bruyante et animée. Edmond m’avait pris à part pour m’offrir un cigare et me confier un gigantesque projet de pêche : Joséphine discutait chiffons avec Augusta, et les enfants assis en rond sur le seuil de la porte entr’ou¬ verte, chuchottaient des malices, riant à gorge déployée, comme on sait rire au temps où la vie n’est pleine que de soleil, de fleurs et de parfums. Quant à leur mère, heureuse du bonheur de tout le monde, elle se reposait des fatigues de la journée,