Page:Faucher de Saint-Maurice - À la brunante, contes et récits, 1874.djvu/25

Cette page n’a pas encore été corrigée


LE BAISER D’UNE MORTE. Renversé dans ma chaise, la tête en arrière, le regard au plafond, à mon tour, je me sentais tour¬ billonner, emporté par un véritable rêve d’opium. Devant moi une forme svelte, aérienne semblait se tordre voluptueusement sous 1* amoureuse chante¬ relle. Puis elle s’agenouilla. Ce fut alors une prière, comme jamais je n’en avais entendu s’élever de l’orgue de la vieille cathé¬ drale de Québec ; peu-à-peu, la voix s’éteignit dans une nocturne charmante, sonore, argentine, comme seul, me dit-on plus tard, sut les faire Chopin, pour se relever crescendo jusqu’à la valse la plus échevelée, la plus entraînante qu’ait jamais enfantée Faust dans ses nuits d’orgies sataniques. Je m’éveillai alors, le violon à la main, ce même violon que le père Chassou avait, lorsqu’il m’ouvrit sa porte. Mon rêve était devenu folie et, sans pouvoir m’expliquer où je l’avais puisé, j’avais eu le courage d’accompagner le maître. La sueur perlait sur mon front, mes doigts étaient gonflés par le contact des cordes ; mais lui, il riait de son petit rire sec et nerveux. — Bien ! bien ! très-bien ! Mathurin, tu es fort, excessivement fort, mon garçon ! le talent, l’inspira¬ tion, le démon de la musique ont fait plus pour toi que Richard le colporteur; mais il est dix heures, voici ta chanterelle : reviens me voir quand le cœur te le dira ; tu seras le bienvenu, et il y aura toujours un violon pour toi.\t*