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MADELEINE BOUVART. 197 Je n’en sais rien, et il serait difficile de remonter jusqu’à la vérité, puisque pour cela il faudrait se frayer un chemin et coudoyer les quatre-vingt-seize années qui me séparent maintenant du minois chif¬ fonné de Madeleine Bouvart. Ce qu’il y a de positif, c’est qu’en 1775 elle avait vingt-sept ans, la taille svelte, le pied busqué, les dents fraîches, le rire agaçant, la main fine, la langue déliée et la plaisanterie gauloise. Combien de femmes n’ont-elles pas été compro¬ mises par une seule de ces mignonnes choses ? Sans doute c’était ce que devaient se murmurer deux bourgeois qui en ce moment s’attardaient, bon gré mal gré, sur le chemin Saint-Louis. La neige était molle et épaisse, et ils allaient, reti¬ rant péniblement leurs pieds de la masse blanche, pour les y enfouir de nouveau, à la manière des oiseaux pris à la pipée. La mauvaise humeur, la crainte et l’apoplexie pesaient sur ces honnêtes figures ; mais tout cela fit place au dédain et à l’iro¬ nie, lorsque sous leurs nez bourgeonnés, passa, tiré par un pur-sang anglais, le joli traîneau de la sémil¬ lante Madeleine Bouvart. Vers cette époque, le chemin du Cap Rouge était déjà le rendez-vous aristocratique des belles et des mignons du temps. Madeleine n’était pas la dernière rendue à cette course au clocher, où qui le voulait, et surtout qui le pouvait, venait étaler l’élégance de ses fourrures et