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164 A LA BRUN ANTE. Puis, inclinant pensivement la tête, il ajouta : — On n’en revient pas de celui-là, mon pauvre ami, et c’est pour cela que je veux te demander un service. Aie soin de Julie quand je ne serai plus : ramène-là au pays surtout; car tous ces gens qui nous entourent sont trop occupés de leurs affaires, et l’on meurt mal à son aise par-ici. Il fit une nouvelle pause et, comme une crise de toux s’en vint le faire cracher, il dit douloureu¬ sement : — Mon pauvre Henri, le médecin m’a défendu de parler ! Alors nous restâmes l’un vis-à-vis de l’autre à nous regarder dans le blanc des yeux, comme deux vieux amis qui se voient tous les jours et qui n’ont plus rien à se dire. D’ailleurs, de quoi aurions- nous pu parler ? Rien qu’à nous voir comme cela, nous devinions que tous deux nous avions souffert ; et, comme le malheur est muet, cela nous suffisait. Pendant toute cette semaine-là, j’endurai un martyre surhumain. A chaque instant, Jean me parlait de sa femme, et rien qu’à l’entendre pro¬ noncer ce nom-là, un usurier aurait pleuré. Pourtant le dénouement approchait, et dès sept heures du matin, le dernier dimanche de décembre, le médecin, en faisant sa tournée, me dit : — Faites venir le prêtre, et ne quittez pas d’un ins¬ tant le lit de votre ami ; il passera avant la brunante.