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152 A LA BRUNANTE. Ce départ m'attrjfta vivement et ce fut là ma première peine. Il est vrai de dire que Jean épuisa pour moi tous les trésors de consolation qu'il y avait au fond de son cœur; mais depuis, il m'est toujours resté quelque chose de l’immense chagrin que j'avais alors. Que voulez-vous, nos premiers morts ne s’oublient pas ! Je l'avoue ingénûment : ce qui me mit le plus de baume dans l’âme, ce fut de voir mon ami Jean si heureux auprès de sa Julie. Nos études terminées, Jean s'était décidé à culti¬ ver la terre de son père : moi, j'avais choisi le droit et je travaillais chez l’avocat de notre village. Chaque soir, après la veillée, nous nous réunissions dans une petite chambre que j'habitais alors. Là nous fumions nos pipes en causant entre nous, et nous nous laissions aller à la douce quiétude que laisse toujours derrière elle la conviction d'avoir accompli la tâche quotidienne. Que pouvaient dire ces causeries ? oh ? mon Dieu, elles sont loin maintenant, et il me serait bien diffi¬ cile de vous les rappeler sans m'attendrir ! Elles s'éparpillaient sur tout, sur l'histoire, la poésie, l’art, les lettres, la religion, le bien-être de la patrie. A cette époque, nous étions jeunes, forts, enthou¬ siastes. Les hommes nous semblaient faits pour s'aimer les uns les autres et, riches de cette inexpé¬ rience, nos idées allaient, effleurant chaque chose