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LE FEU DES ROUSSI. 117 Une minute après, la berge était coquettement penchée sur la vague et volait à tire-d’aile vers la pointe du banc de Paspébiac. On était alors vers les derniers jours de mai : il fait encore froid à cette époque, surtout par une grosse brise, et rien de surprenant si les mains s’en¬ gourdissaient facilement. Daniel ne le savait bien que trop ; car il se soufflait dans les doigts depuis quelque temps, lorsque tout-à-coup, portant la main à sa poche, il en retira une bouteille de rhum. Il la tendit triomphalement à Cyprien : — Prends un coup, mon homme, ça réchauffe, et ça n’est pas l’occasion qui manque par cette tem¬ pérature-ci. Diable ! qui a eu l’idée d’appeler cette baie, la baie des Chaleurs ? — Garde pour toi, Daniel ; je n’en prends pas, merci ! Veille toujours à l’écoute ! Et il secoua tris¬ tement sa pipe par-dessus bord de l’air d’un homme qui ne se sent pas le cœur à l’aise. Cependant la brise montait grand train. De minute en minute, le temps se chagrinait ; les nuages gris étaient devenus noirs comme de l’encre, et pour cette nuit-là la mer ne présageait rien de bon. Tout-à-coup la berge prêta le flanc, et une vague plus grosse que les autres, arrivant en ce mo¬ ment, couvrit Cyprien des pieds à la tête. Roussi tint bon tout de même ; sa main n’avait pas lâché la barre ; ses habits ruisselaient, le froid aug¬ mentait, et Daniel qui avait à demi esquivé ce coup