Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/62

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Tour du guêt. L’intendant Zachœus se faisait de la main une visière, et regardait son maître avec une impassible froideur.

En un moment où la tête de Gunther restait penchée plus longtemps que de coutume, Van-Praët montra du doigt la pendule et dit à voix basse :

— Ils tardent bien à venir !…

— Chut ! fit le docteur en prolongeant un imperceptible son ; — il entend tout !

Le comte se redressa, comme s’il eût voulu confirmer cette parole.

— C’est bien vrai, dit-il, d’une voix embarrassée ; — cela tarde !… Les minutes sont longues !… bien longues !

Il reprit haleine comme un homme qui vient de fournir une lâche au-dessus de ses forces.

— Margarethe ne crie pas, poursuivit-il. — Je donnerais mille souverains pour entendre son premier cri… Et le creuset !… Oh ! que ne puis-je voir l’or jaune et brillant bouillir au fond du vase, — puis se refroidir et devenir une masse solide… Les minutes sont longues !

Il appuya sa tête sur sa main tremblante ; ses trois compagnons se taisaient.

— Tout mon corps est glacé, reprit-il : — il n’y a qu’un point dans ma poitrine qui brûle comme un charbon ardent… À boire ! j’étouffe !

— Il ne faut pas abuser de mon breuvage, répliqua le docteur d’un ton dogmatique et lent. — Les doses en sont réglées selon l’art : vous boirez, gracieux seigneur, quand il en sera temps.

— C’est que je souffre bien ! murmura le pauvre vieillard ; si vous saviez comme je souffre !

Le docteur avança la main et lui tâta le pouls.

— Monsieur le comte, dit-il effrontément, — vous ne vous êtes jamais mieux porté.

Gunther essaya de sourire :

— C’est peut-être vrai, balbutia-t-il ; je suis un malade imaginaire… mais cette attente me tue… Encore de longues heures à passer avant de savoir !