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respire, possédant pour les choses mauvaises une aptitude innée, tirant sur le génie.

Le docteur José Mira, au contraire, aurait été susceptible peut-être d’amender sa conduite, sinon ses principes. Il avait rêvé autrefois la vie extérieurement honnête avec les bénéfices du crime. Il s’était arrangé un avenir paisible, tout plein de jouissances douces et de repos, pour prix, des labeurs de son passé homicide ; il savait d’avance que ses souvenirs ne le gêneraient point, car sa conscience n’avait plus de voix depuis les jours de sa jeunesse. Heureux à sa manière et assis au but qu’il avait convoité, José Mira eût été inoffensif, sinon vertueux ; il ne faisait le mal, en effet, que par intérêt, et c’était un avantage qu’il avait sur M. le chevalier de Reinhold, dont la vocation bien décidée était de nuire.

À cela près et quant au résultat, ils ne valaient pas mieux l’un que l’autre.

Car le docteur José Mira n’avait point atteint son but, et restait en dehors de la tranquillité souhaitée. Il était riche ; bien qu’il ne pratiquât plus comme médecin, sa réputation de savant était presque de la gloire ; sa position d’associé de la maison de Geldberg lui donnait une influence considérable, et les joies de l’ambition étaient à sa portée.

D’autre part, un voile profond et impénétrable couvrait l’origine de sa fortune. Il était à l’abri du soupçon ; il était même à l’abri du remords, ce suprême châtiment des coupables que la justice humaine oublie.

Mais il y avait une de ses fautes, la plus vénielle de toutes aux yeux du monde, peut-être, qui pesait sur sa vie entière. Ce meurtrier, froid et dur, qui avait suivi d’un œil curieux l’agonie de ses victimes, et dont nul rêve sanglant ne venait jamais troubler les nuits, avait une fois lâché la bride à ses passions contenues : il avait déshonoré une jeune fille, — presque une enfant, — et cette fille, devenue femme, était pour lui l’instrument de la colère vengeresse de Dieu.

Il aimait. — Derrière son aspect glacé, il y avait un feu ardent et toujours jeune. Une tyrannie sans contrôle le courbait esclave ; il n’avait ni jouissances ni peines qui ne fussent en cet amour. Et, depuis des années, il se roidissait en une lutte amère et vaine ; il se sentait haï, méprisé, raillé : il aimait davantage ; le dédain l’aiguillonnait ; l’insulte l’attirait ;