Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/37

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


chages horizontaux et font à la bouche du gouffre une large frange.

Les vassaux de Bluthaupt savent d’innombrables et bien lugubres histoires sur la Hœlle, dont les bords menteurs prolongent un tapis vert au-dessus du vide et appellent en souriant leur victime, comme les gouffres siciliens chers aux poètes classiques. — Bien des pieds y trébuchèrent aux lueurs douteuses du crépuscule, croyant toujours fouler le sol ferme du plateau, et, s’enfonçant déjà dans la mort…

C’était pis encore une fois la nuit tombée. La double rangée d’arbres qui se dressait à droite et à gauche de la Hœlle semblait placée là tout exprès pour faire une entière illusion. Le voyageur poursuivait son chemin, guidé par ces indices perfides ; — et c’était un cadavre que l’on trouvait le lendemain sur la traverse de Heidelberg !

Quelques secondes après avoir franchi le sommet du plateau, le cheval du vicomte s’arrêta tout à coup, roidissant les jarrets et soufflant avec bruit. Si M. d’Audemer avait marché à pied, tout aurait été fini à l’instant même ; mais l’instinct des animaux va plus loin que la prudence de l’homme.

La lune, cachée sous de gros nuages, laissait la montagne dans une complète obscurité. — M. d’Audemer se pencha en avant et regarda de tous ses yeux, cherchant à découvrir l’obstacle qui lui barrait le passage. Il lui sembla voir le gazon plus épais et plus sombre que dans le reste de la route. — Ce fut tout.

Regnault s’avançait par derrière ; il sentait la sueur percer sous ses cheveux et couler froide sur sa tempe.

— Qu’y a-t-il donc ? murmura-t-il en tâchant d’assurer sa voix.

M. d’Audemer fit sentir l’éperon à son cheval qui ne bougea pas.

Regnault eut l’idée de fuir ; mais, auparavant, voulant tenter un dernier effort, il saisit sa cravache par le petit bout et en asséna un coup terrible sur la croupe du cheval du vicomte.

L’animal effrayé bondit en avant.

Les broussailles s’ouvrirent, frôlant l’une contre l’autre les feuilles séchées de leurs rameaux. — Un grand cri retentit dans les profondeurs de la Hœlle. — Puis on entendit une masse inerte tomber lourdement au fond du précipice.