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C’était un superbe garçon chevelu, barbu, mais pas trop, et doué d’une moustache valant dix mille écus de rente. Il portait merveilleusement notre costume fashionable que si peu de gens savent passablement porter. Son pantalon avait une coupe enviable ; son gilet descendait comme il faut, ouvrant à point ses deux becs et s’échancrant sur la poitrine de manière à montrer les précieuses dentelles d’une chemise de millionnaire. Sa cravate avait un nœud d’élite ; ses bottes révélaient un cordonnier de génie.

Pour la figure il ressemblait un peu à la comtesse Lampion. Il était facile de voir que sa partie brillante n’était point l’intelligence ; mais il possédait amplement ce vernis mondain qui donne de l’esprit aux sots, et qui rend les gens d’esprit stupides.

La société qu’il fréquentait avait déteint sur lui. Le Jockey’s-Club lui laissait des reflets d’élégance britannique. Il retenait quelques bons mots du charmant comte de Mirelune, qui les avait appris ailleurs, et Amable Ficelle, auteur de la Bouteille de Champagne, lui fournissait des calembours. Il n’en abusait point, du reste, et sa tenue favorite était le silence gourmé des hommes à chevaux.

En ce moment, il était de corvée. Un usage que personne n’enfreignait commandait aux membres de la maison de Geldberg deux ou trois heures de faction, après dîner, dans l’appartement du vieillard.

Abel bâillait, mais il restait.

Il occupait son loisir à songer aux jambes de quelque danseuse, ou bien au trot méritant de Victoria-Queen, sa jument de sang pur.

Le chevalier de Reinhold et le docteur avaient du moins quelque chose pour tuer le temps. — Nous n’avons pas besoin de parler du chevalier, dont nous avons décrit l’aimable tournure et le paletot blanc dans l’un des chapitres qui précèdent.

Quant au docteur José Mira, ces vingt dernières années avaient glissé sur sa personne sans produire aucun effet. Il n’avait ni vieilli ni rajeuni. C’était toujours ce même homme maigre, jaune et froid, dont l’âge pouvait se poser en problème.

Il secouait le cornet où s’agitaient les dés, de ce même air grave et pédant qu’il mettait jadis à verser le fameux breuvage de vie dans le gobelet d’or du pauvre châtelain de Bluthaupt.