Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/189

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le pauvre joueur d’orgue s’éloigna demi-content, demi-jaloux ; car Franz était bien joli garçon, et il restait seul avec Gertraud…

On entendit bientôt l’instrument plaintif résonner dans la nuit de l’allée, et prêter des accents pleureurs aux sémillantes mesures de la polka, qui était déjà tombée dans le domaine des orgues de Barbarie.

Car la polka est bien vieille, hélas ! elle a trop vécu. Les soldats du centre et les commis en nouveautés insultent à sa décrépitude.

Franz contemplait la figure épanouie de la petite Gertraud, et le sentiment pénible qu’il avait éprouvé dans la pauvre échoppe du Temple s’effaçait peu à peu. En lui, les impressions étaient aussi rapides à mourir qu’à naître. Son caractère vif et gai reprit le dessus bien vite, et il regarda la jolie fille en homme qui va conter fleurette.

Gertraud était bien la meilleure pâte d’enfant qu’il y eût dans tout Paris. Elle avait le cœur sur la main et son franc sourire disait toute son âme. Il n’était point dans son caractère de repousser durement un mot flatteur, ou de se fâcher pour un compliment tombé de la bouche d’un beau cavalier. Sa conscience, qui était droite comme l’or, avait de la forfanterie. Comme elle se sentait pure et forte, elle n’avait peur de rien au monde ; mais, en ce moment, il y avait au-dedans d’elle-même une émotion inaccoutumée. Sa nature réjouie se faisait rêveuse pour un instant, parce qu’elle subissait encore l’influence de la mélancolie d’autrui.

Elle venait de causer avec le pauvre Jean Regnault, qui l’aimait et qui souffrait. Gertraud l’aimait aussi ; elle avait du remords à rester gaie.

— Hans Dorn est mon père, dit-elle, et vous allez le trouver chez lui.

Franz avait une de ces figures qui excusent et rendent adorables toutes les folies de l’amour étourdi. C’était ce charmant enfant, fils de la poésie en goguette, que nous voyons soupirer et rire tour à tour dans la comédie de Beaumarchais, et pour qui le mot fatuité n’a pas de sens, non plus que le mot inconstance.

L’adolescence, d’ordinaire, en notre temps surtout, se guinde, pédante et triste, ou rougit, gauchement déconcertée. L’esprit le plus morose ne saurait maugréer contre ces beaux fils qui passent, désormais si rares, et dont la jeunesse souriante voltige autour de la beauté comme un papillon autour de la lumière.