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au Camp de la Louppe ; il a même son Tortoni sur la place de la Rotonde, à la fameuse enseigne de l’Éléphant.

Les deux bazars sont frères, et frères jumeaux. Ils ont pris, dans le giron de leur mère, l’aventureuse industrie, tout ce qui constitue le trafiquant retors, l’usurier hardi, le tondeur trop zélé qui écorche.

Entre eux, la différence est tout entière du gros soulier ferré à la botte vernie ; ce n’est qu’un peu de fange de plus ou de moins. Et, en fait de boue, si le Temple emporte la balance, quand on parle sans métaphore, la Bourse, au figuré, n’a pas de peine à prendre sa revanche.

Il y a un dernier trait. La Bourse et le Temple opèrent parfois de fraternels échanges. Plus d’un seigneur, dont le lourd portefeuille influe sur les transactions du fin-courant, a vu le jour dans les cabanes poudreuses du Pou Volant ou de la Forêt Noire, et plus d’un mastiqueur voué désormais au culte ingrat des savates, se souvient, en graissant de vieilles bottes, du tilbury qui l’attendait jadis devant le péristyle du palais de l’argent.

Ces choses-là ne sont pas rares. Avec un certain genre de vaillance et dans un tel cas donné, il est presque aussi facile de sauter d’une échoppe dans un équipage que de tomber d’un palais dans un bouge.

Après ces comparaisons multipliées entre la Bourse et le Temple, nous devons faire cependant une réserve. Au Temple, il n’y a guère de banqueroutes. On n’y dérobe qu’au comptant. Les spéculateurs dans la gêne, qui ne peuvent pas payer la location de leur trou, sont mis sans façon à la porte et vont mourir de faim ailleurs.

Ce serait une curieuse étude que de visiter dans la même journée la Bourse et le Temple, le tripot millionnaire et le pauvre marché. On verrait là, sous ses deux aspects les plus frappants, la fièvre chaude de trafic dont notre siècle est malade. La physionomie marchande de Paris, qui se cache derrière tant de mensonges, apparaîtrait complète et sans voile. On verrait combien est âpre à la curée la cité frivole, la capitale des élégantes délicatesses. On la verrait, avare comme un usurier de cent ans, cupide et folle de gain comme ces bandits de nos rues, qui risquent le bagne pour un demi-louis ; infatigable, affairée, soucieuse, et ne demandant qu’à se damner pour un peu d’or…