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Les hôtes de la prison étaient rentrés depuis longtemps dans leurs cellules, et le silence n’était plus troublé à l’intérieur que par la marche lente des porte-clefs surveillant les grands corridors.

Les bâtards habitaient trois cellules contiguës, dont les fenêtres, garnies de forts barreaux de fer, donnaient sur une cour qui n’était séparée de la rue que parla muraille d’enceinte.

Il y avait une sentinelle dans la cour, et maître Blasius, le geôlier en chef de la prison de Francfort, estimait que les barreaux de fer et la hauteur inusitée du mur d’enceinte rendaient parfaitement inutile la promenade ennuyée du soldat autrichien.

Il maintenait ce dernier à son poste uniquement par respect pour le proverbe :

« Excès de précautions ne nuit pas. »

Les bâtards avaient une renommée d’adresse et d’audace qui eût effrayé peut-être un geôlier ordinaire. Depuis vingt ans qu’ils étaient poursuivis pour cause politique, ils avaient été pris déjà bien des fois, mais ils avaient réussi toujours à s’échapper, et leur réputation, à cet égard, valait celle du baron de Trenck, fameux dans les vaudevilles. Nonobstant cela, maître Blasius, ex-majordome du schloss de Bluthaupt, dormait sur ses deux oreilles. C’était un homme exact, soigneux, formaliste, et possédant la plus haute idée de ses propres capacités. Le service qu’il avait établi dans la prison était exécuté ponctuellement ; les rondes ordonnées se faisaient à l’heure dite ; le personnel de la prison fonctionnait sous ses ordres comme une machine de la force de vingt ou trente guichetiers.

À part la sécurité qu’il puisait dans les précautions prises et dans le sentiment de sa sagesse supérieure, il lui semblait douteux pour le moins que les fils du comte Ulrich voulussent, en s’évadant, causer de la peine à un ancien serviteur de la famille.

Il les traitait fort bien et leur adoucissait autant qu’il était en lui les ennuis de la captivité. Le jour, ils avaient la permission de se réunir ; une fois l’heure venue où les règlements de la prison exigeaient la solitude, maître Blasius, en bonne âme qu’il était, se faisait une joie d’humer quelques verres de vin du Rhin, et de causer, la pipe à la bouche, avec chacun de ses trois captifs, à tour de rôle.