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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/99

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HUGUES-LE-LOUP

Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne ; je me repentais d’avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.

Étrange impression ! un mot, un seul, nous avait jetés dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.

Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d’un orage, nous fit tressaillir.

Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant ; mais, la tête haute, l’oreille droite, l’œil étincelant, il écoutait… il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.

Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles : pas un bruit, pas un soupir ; au dehors, le vent s’était calmé ; rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s’échappait de la poitrine du chien.

Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable ; les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.

Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu’à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois il s’arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l’angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d’entamer le granit.

Nous l’observions sans rien comprendre à son irritation.

Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir.

« Lieverlé ! s’écria Sperver en s’élançant vers lui, que diable as-tu ? Est-ce que tu es fou ? »

Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l’épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.

« Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons, couche-toi, ne m’agace plus les nerfs. »

Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s’ouvrit, et le gros, l’honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d’une main, sa canne de l’autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.

« Salut ! l’honorable compagnie, dit-il, hé ! que faites-vous donc là ?

— C’est cet animal de Lieverlé, dit Sperver ; il vient de faire un tapage !… Figurez-vous qu’il s’est hérissé contre ce mur. Je vous demande pourquoi ?

— Parbleu ! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l’escalier de la tour, » fit le brave homme en riant.

Puis déposant son falot sur la table :

« Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d’une faiblesse pour vos chiens, d’une faiblesse ! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l’heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz ; il me saute à la jambe, voyez : ses dents y sont encore marquées ! une jambe toute neuve ! Canaille de bête !

— Attacher mes chiens !… la belle affaire ! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien, ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu’il n’était pas attaché, Lieverlé ? La pauvre bête a encore la corde au cou.

— Hé ! ce que je vous en dis, ce n’est pas pour moi, — quand ils approchent, j’ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant, — c’est pour la discipline : les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château. »

Tobie s’assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d’un ton de confidence :

« Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.

— Ah bah !

— Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l’antichambre de monseigneur.

— Alors, rien ne vous presse ?

— Rien ! absolument rien !

— Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides ! »

La figure déconfite du bonhomme m’attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage ! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.

« Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n’est pas perdu ! »

Il prit sa lanterne.

« Bonsoir, Messieurs.

— Hé ! attendez donc, s’écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.

— Volontiers, Sperver, volontiers ; nous irons dire un mot en passant à maître Trumpf le sommelier, il est en bas avec les autres ; Knapwurst leur raconte des histoires.