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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/97

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HUGUES-LE-LOUP

niche, une autre plus petite, ornée d’une statuette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit et couronnée d’une touffe d’herbes fanées.

« Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu ! ce n’est pas grandiose, ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la tour de Hugues ; c’est vieux comme la montagne, Fritz, ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre.

— C’est égal, tu m’as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.

— Il ne faut pas t’y tromper, Fritz, c’est la salle d’honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu’il en arrive ; tu comprends, la vieille tour de Hugues, c’est ce qu’il y a de mieux !

— Qui cela, Hugues ?

— Eh ! Hugues-le-Loup !

— Comment, Hugues-le-Loup ?

— Sans doute, le chef de la race des Nideck, un rude gaillard, je t’en réponds ! — Il est venu s’établir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi ! ils ont dit : « Nous sommes les maîtres ! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon, nous tombons dessus comme des loups ; nous leur mangeons la laine sur le dos, et si le cuir suit la laine, tant mieux ! D’ici, nous verrons de loin : nous verrons les défilés du Rhéethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald. Gare aux marchands ! » Et ils l’ont fait, les gaillards, comme ils l’avaient dit. Hugues-le-Loup était leur chef. C’est Knapwurst qui m’a conté ça, le soir, à la veillée.

— Knapwurst ?

— Le petit bossu… tu sais bien… qui nous a ouvert la grille. Un drôle de corps, Fritz, toujours niché dans la bibliothèque.

— Ah ! vous avez un savant au Nideck ?

— Oui, le gueux !… au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque ; on dirait un gros rat. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes. C’est lui qui t’en débiterait, Fritz. Il appelle ça des chroniques !… ha ! ha ! ha ! »

Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants sans trop savoir pourquoi.

« Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s’appelle la tour de Hugues… de Hugues-le-Loup ?

— Je te l’ai déjà dit, que diable !… ça t’étonne ?

— Non !

— Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose. À quoi rêves-tu ?

— Mon bieu… ce n’est pas le nom de cette tour qui m’étonne ; ce qui me fait réfléchir, c’est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n’as vu que la flèche des sapins, les cimes neigeuses du Wald-Horn, les gorges du Rhéethal ; toi qui n’as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck, courir les sentiers du Schwartz-Wald, battre les broussailles, aspirer le grand air, le plein soleil, la vie libre des bois, je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge : voilà ce qui m’étonne, ce que je ne puis comprendre. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s’est faite. »

L’ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir ; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu’il-plaça sur son brûle-gueule ; puis, le nez en l’air, les yeux fixés au hasard, il répondit d’un air pensif.

« Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d’un rocher ! — Oui, c’est vrai, j’ai aimé le grand air, et je l’aime encore ; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d’être ballotté par le vent, j’aime à rentrer maintenant dans ma caverne, à boire un bon coup… à déchiqueter tranquillement un morceau de venaison, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m’a rencontré au clair de lune et m’a dit : « Camarade qui chasses tout seul, viens chasser avec moi ! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien ! chasse, puisque c’est ta nature ; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l’aigle de la montagne, je m’appelle Nideck ! »

Sperver se tut quelques instants, puis il reprit :

« Ma foi ! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille d’affenthâl ou de… »

En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s’interrompit et prêta l’oreille.

« C’est un coup de vent, lui dis-je.

— Non, c’est autre chose. N’entends-tu pas la griffe qui râcle ?… C’est un chien échappé.