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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/96

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HUGUES-LE-LOUP

La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit ; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu se dire : « Que font-ils donc là-haut, dans les nuages ? Pourquoi se promènent-ils à cette heure ? »

« La vieille sorcière nous regarde peut-être, » pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m’indiquer la route et marchait à grands pas.

Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux : quel bonheur de se retrouver à l’abri d’épaisses murailles !

J’avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m’écriai :

« Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.

— Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en l’air : un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds, j’aime ça. Je suis content de Kasper ; il a bien compris mes ordres. »

Il disait vrai, ce brave Gédéon : « Viandes froides et vins chauds, » car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l’influence délicieuse de la chaleur.

À cet aspect, je sentis s’éveiller en moi une véritable faim canine ; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit :

« Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps, mettons-nous à l’aise ; les gelinottes ne veulent pas s’envoler. D’abord, tes bottes doivent te faire mal ; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussure ; c’est mon principe. Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes… Bien… je la tiens… En voilà une !… Passons à l’autre… C’est cela !… Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos. À la bonne heure ! »

Il en fit autant, puis d’une voix de stentor :

« Maintenant, Fritz, s’écria-t-il, à table ! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand : — « Si c’est le diable qui a fait la soif, à coup sûr c’est le Seigneur Dieu qui a fait le vin ! »


III


Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.

Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine :

« Nous avons des bois ! nous avons de hautes bruyères ! nous avons des étangs ! »

Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait :

« Nous avons aussi des coteaux, verts au printemps, et pourpres en automne !… À ta santé, Fritz !

— À la tienne, Gédéon ! »

C’était merveille de nous voir ; nous nous admirions l’un l’autre.

La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient ; et dehors, le vent des nuits d’hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu’il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s’engloutissent, et que la lune pâle regarde l’éternelle bataille !

Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d’un vieux vin de Brumberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords ; il me le présenta en s’écriant :

« Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck. Bois jusqu’à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende ! »

Ce qui fut fait.

Puis il le remplit de nouveau, et répétant d’une voix retentissante :

« Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck mon maître ! »

Il le vida gravement à son tour.

Alors une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.

Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l’air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.

C’était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d’une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre. Tout au fond, j’aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit, un lit à ras de terre, ayant, je crois, une peau d’ours pour couverture ; et, dans cette grande