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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/89

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HUGUES-LE-LOUP

c’est qu’au premier jour du mal, au moment où le comte est saisi de son attaque, vous n’avez qu’à monter sur la tour des signaux, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tiefenhach et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles ; on dirait qu’il l’entend venir ! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit : « Gédéon, elle vient ! » Moi, je lui tiens le bras pour l’empêcher de trembler ; mais il répète toujours en bégayant, les yeux écarquillés : « Elle vient ! ho ! ho ! elle vient !… » Alors, je monte dans la tour de Hugues ; je regarde longtemps… Tu sais, Fritz, que j’ai de bons yeux. À la fin, dans les brames lointaines, entre ciel et terre, j’aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros : le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille : les attaques commencent ; le comte crie !… Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne : alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau, il écume, ses yeux tournent. Oh ! la misérable !… Et dire que je l’ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m’a empêché de lui envoyer une balle. Il criait : « Non, Sperver, non, pas de sang !.. » Pauvre homme, ménager celle qui le tue, car elle le tue, Fritz ; il n’a déjà plus que la peau et les os ! »

Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille, pour qu’il me fût possible de le ramener au sens commun. D’ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible ? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité ? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l’ardeur de la foi, que les autres contestent d’un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous ? Il est si facile de faire du bon sens avec l’ignorance universelle !

Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère, et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.

« Bah ! je m’en moque, dit-il, le pis qui puisse m’arriver, c’est d’être pendu.

— C’est déjà beaucoup trop pour un honnête homme.

— Hé ! c’est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J’aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l’apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans les autres maladies.

— Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.

— Barbe grise tant que tu voudras, c’est ma manière de voir. J’ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière ; de temps en temps j’en renouvelle l’amorce, et si l’occasion se présente… »

Il termina sa pensée par un geste expressif.

« Tu auras tort, Sperver, tu auras tort. Je suis de l’avis du comte de Nideck : « Pas de sang ! » Un grand poète a dit : — « Tous les flots de l’Océan ne peuvent laver une goutte de sang humain ! » — Réfléchis à cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion. »

Ces paroles parurent faire impression sur l’esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.

Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.

La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d’hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l’approche du gîte.

De temps en temps, Sperver regardait en arrière avec une inquiétude visible ; et moi-même je n’étais pas exempt d’une certaine appréhension indéfinissable, en songeant à l’étrange description que le piqueur m’avait faite de la maladie de son maître.

D’ailleurs, l’esprit de l’homme s’harmonise avec la nature qui l’entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise : les arbres ont un air morne et pétrifié qui fait mal à voir.

À mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares ; quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des sapinières, lorsque tout à coup, au sortir d’un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.

Sperver s’était arrêté en face d’une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.

« Nous y sommes ! » s’écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.

Il saisit le pied de cerf, et le son clair d’une cloche retentit au loin.

Après quelques minutes d’attente, une lan-