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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/72

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Enfin Coucou Peter reprit :

« Je crois, maître Frantz, que l’Être des êtres ne pense pas à nous en ce moment. Ma foi, nous ne ferions pas mal d’aller gagner quelques sous dans les brasseries, au lieu d’attendre qu’il nous apporte à souper ; si vous saviez chanter, je vous dirais d’entrer avec moi ; mais comme ça, j’irai seul et vous m’attendrez à la porte. »

Cette proposition parut bien humiliante à Mathéus ; mais, ne sachant que répondre, il se résigna et suivit son disciple, qui remontait la Grande-Rue et sortait son violon de sa gibecière.

On ne pouvait rien voir de plus triste que le bon docteur, allant de brasserie en brasserie et regardant par la fenêtre son disciple danser tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, pour faire vivre la doctrine. Il avait beau se représenter sa haute mission, et se dire que l’Être des êtres voulait éprouver son courage avant de l’élever au faîte de la gloire ; il avait beau mépriser ces riches magasins, ces magnifiques étalages et tout cet éclat du luxe et de l’opulence, et s’écrier : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! Votre orgueil n’est que poussière, ô glands de la terre ! vous passerez comme des ombres et serez comme si vous n’aviez jamais été : » toutes ces vérités sublimes ne servaient pas à grand’chose ; et, pour comble de tristesse, Bruno voulait entrer dans toutes les auberges.

Ils s’arrêtèrent devant plus de vingt tavernes, et, vers neuf heures, Coucou Peter n’avait encore que cinq sous en poche.

« Monsieur le docteur, dit-il, ça va mal ; voici trois sous, si vous voulez prendre une chope ; moi je vais acheter un petit pain, car mon estomac se creuse de plus en plus.

— Merci, Coucou Peter, merci ! dit le bonhomme fort triste, je n’ai pas soif ; mais écoute-moi : je me rappelle maintenant que Georges Muller, le maître d’hôtel du Héron, m’a fait promettre de ne jamais descendre que chez lui ; c’était le dernier jour de notre Fuchscommerce, nos éludes venaient de finir ; Georges Muller, voyant que mes camarades et moi nous avions acquitté toutes nos dettes, nous serra la main et nous offrit son hôtel, si par hasard l’un de nous revenait à Strasbourg. Cette promesse, je me la rappelle comme d’aujourd’hui ; il est de mon devoir de tenir parole.

— Et combien y a-t-il de cela ? demanda Coucou Peter, dont la figure se ranimait d’espérance.

— Il y a trente-cinq ans, répondit Mathéus avec simplicité.

— Trente-cinq ans ! s’écria Coucou Peter, et vous croyez que Georges Muller est toujours là ?

— Sans doute, j’ai remarqué son enseigne en passant ; rien n’est changé.

— Eh bien ! allons au Héron, fit le disciple d’un air abattu ; s’il n’y a rien à gagner, au moins il n’y aura rien à perdre ; — que le grand Démiourgos nous soit en aide ! »


XXI


Neuf heures sonnaient à la cathédrale, lorsque Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent devant la brasserie du Héron.

La grande cour, ombragée de tilleuls, était pleine de monde ; une troupe de zigeiners accompagnait le tumulte de sa musique sauvage ; Kasper Muller, le brasseur, en manches de chemise, allait d’une table à l’autre, échangeant des poignées de main et de joyeux propos avec les buveurs, et toutes ces figures graves, comiques, perdues dans l’ombre ou vaguement éclairées par les lumières tremblotantes, offraient un spectacle vraiment étrange.

Cependant l’illustre philosophe, au lieu de se livrer à ses réflexions habituelles sur l’affinité des races, considérait tout cela d’un œil terne. On eût dit, à le voir le cou tendu et les jambes pendantes, qu’il désespérait du triomphe de la doctrine et de l’avenir des générations.

« Allons, maître Frantz, lui dit Coucou Peter, du courage ! entrez chez votre ami Georges Müller ; il sera bien forcé de vous reconnaître, que diable ! alors, vive la joie ! Pourvu que nous trouvions à nous loger ce soir, demain nous convertirons le monde. »

Mathéus obéit machinalement ; il mit pied à terre, boutonna sa grande capote brune et s’avança d’un pas tremblant dans la grande cour, promenant ses regards incertains sur tous les groupes et ne sachant à qui s’adresser.

Bientôt Kasper Müller l’aperçut errant sous les tilleuls comme une âme en peine ; cette bonne figure, empreinte de tristesse, l’intéressa vivement ; il vint à sa rencontre et lui demanda ce qu’il désirait.

« Monsieur, répondit Mathéus avec un grand salut, auriez-vous la bonté de me dire où se trouve Georges Müller ?

— Georges Müller ? il est mort depuis quinze ans !

— Mon Dieu ! est-il possible d’être plus mal-