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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/70

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

quelle existence ! le roi n’était pas digne d’être leur cousin !

— Sans doute, sans doute, c’étaient de hauts et puissants seigneurs que ces comtes de Géroldsek, dit Mathéus ; leur empire s’étendait du comté de Barr jusqu’au Sungau, et du Mundat inférieur jusqu’au Bassigny en Champagne ; les plus riches joyaux, les plus belles armes, les plus magnifiques tentures paraient leurs somptueux châteaux d’Alsace et de Lorraine, les vins les plus exquis remplissaient leurs celliers, de nombreux cavaliers chevauchaient sous leurs bannières, dans leurs cours se pressaient force gentilshommes et valets à leurs gages, quelques moines aussi qu’ils tenaient en grande estime. Malheureusement, au lieu de pratiquer les vertus anthropo-zoologiques, ces nobles personnages détroussaient les voyageurs sur la grande route, et l’Être des êtres, lassé de leurs rapines, les a fait redescendre au rang des animaux !

— Ah ! s’écria Coucou Peter en riant, il me semble avoir été un de ces bons moines dont vous parliez tout à l’heure… Oui, ça m’est tout à fait naturel d’avoir été un de ces bons moines. Il faudra pourtant que je m’en assure quand je passerai au Géroldsek.

— Et comment t’y prendras-tu ?

— Je monterai au château, et si j’ai été un de ces bons moines, je retrouverai tout de suite le chemin de la cave. »

Mathéus, tout en déplorant les tendances sensuelles de son disciple, rit intérieurement de sa joyeuse humeur. « On ne peut être parfait, se disait-il ; ce pauvre Coucou Peter ne songe qu’à satisfaire ses appétits physiques, mais il est si bon garçon, que le grand Démiourgos ne saurait lui en vouloir. Je crois qu’il rirait lui-même de ses idées de moine et de son épreuve de la cave de Géroldsek ! » Et l’illustre philosophe hochait la tête comme pour dire : « Il ne changera jamais ! il ne changera jamais ! »

Tout en causant de la sorte, ils cheminaient tranquillement le long des noyers. Depuis une heure ils avaient pris l’autre côté de la route, pour recevoir l’ombre des arbres, car le soleil était haut et la chaleur accablante. Aussi loin que pouvait s’étendre le regard, on ne découvrait dans cette immense plaine d’Alsace que l’ondulation des seigles, des blés, des avoines ; les tièdes bouffées de la brise vous apportaient le parfum des foins coupes. Mais on regardait malgré soi du côté de la Mossig, sous l’ombre épaisse des vieux saules qui trempaient leur longue chevelure dans l’eau, et l’on rêvait au bonheur de se baigner dans ces ondes vives et limpides.

Vers midi, Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent près d’une source entourée d’aulnes, non loin de la route ; ils dessellèrent Bruno. Coucou Peter mit rafraîchir dans la source sa gourde de wolxheim ; il sortit les provisions du hâvre-sac et s’étendit près de son illustre maître, entre deux sillons d’avoine, qui les dérobaient complètement à l’ardeur du jour.

C’est une sensation délicieuse, après les fatigues et la poussière du chemin, de se reposer à l’ombre, d’entendre l’eau sourdre dans l’herbe, de voir des milliers d’insectes passer au-dessus de votre tête en joyeuses caravanes, et de sentir les grands épis jaunes comme de l’or frissonner autour de vous !

Bruno broutait sur le bord du talus ; Coucou Peter levait le coude avec une satisfaction indicible, il faisait claquer sa langue, et présentait de temps en temps la gourde à Mathéus ; mais ce n’était que pour la forme, car l’illustre philosophe préférait l’eau de source au meilleur vin, surtout par une chaleur semblable. Enfin le joyeux ménétrier finit son repas, il referma son couteau de poche et s’écria d’un air satisfait :

« Maître Frantz, tout va bien ; il est clair que le grand Démiourgos nous protège… c’est clair comme le jour. Nous voilà bien loin de Saverne, et si ce gueux de procureur nous rattrape, je veux être pendu tout de suite. Maintenant, buvez un coup et remettons-nous en route, car si nous arrivons trop tard, les portes de la ville seront fermées. »

Ce disant, il rechargea son hâvre-sac, présenta la bride à Mathéus, et l’illustre philosophe ayant enfourché Bruno, on repartit plein de courage et de confiance.

La grande chaleur était passée, l’ombre des coteaux voisins commençait à s’étendre sur la route, et la brise du Rhin rafraîchissait l’air.

Cependant, à chaque village, Coucou Peter se rappelait qu’il lui restait six francs sur les trente que lui avait donnés dame Thérèse, et faisait un tour au bouchon le plus proche. Partout il rencontrait des connaissances et trouvait un prétexte d’offrir ou d’accepter bouteille ; mais il avait beau prier son maître d’entrer, celui-ci, prévoyant que de ce train ils n’arriveraient jamais, restait à cheval devant la porte, au milieu d’un cercle de paysans qui venaient le contempler. Tout au plus acceptait-il un verre par la fenêtre, pour trinquer avec les nombreux amis de son disciple. Enfin, vers le soir, ils aperçurent l’antique cité de Strasbourg. Une plus grande animation se manifestait déjà sur leur passage ; à chaque instant ils rencontraient des voilures, des rouliers en-