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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/67

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Tu sauras que j’ai appris hier, au casino, que nous sommes poursuivis.

— Poursuivis ! s’écria Coucou Peter en renversant son bonnet de coton sur sa nuque, et par qui ?

— Par les gendarmes.

— Et pourquoi ?

— Pour avoir prêché la doctrine !

— La doctrine ! Ah ! les gueux ! Voyez-vous, ils veulent garder leurs places, tandis que si nous étions les maîtres, c est nous qui serions les rabbins.

— Oui, mon garçon. On nous menace des galères ! »

Coucou Peter ouvrit de grands yeux et resta bouche béante.

En même temps une voix lui cria du fond de la chambre :

« Sauve-toi, Peter ! au nom du ciel, sauve-toi !

— Sois tranquille, Grédel, sois tranquille, dit le ménétrier. Pauvre petite femme, comme elle m’aime ? Nous allons décamper tout de suite… Dieu de Dieu, les galères ! Ah ! les gredins… Où allons-nous, maître Frantz ?

— À Strasbourg.

— Oui, allons à Strasbourg. Grédel, lève-toi pour nous préparer un bon déjeuner. Maître Frantz, rentrez chez vous ; dans cinq minutes je suis prêt. »

L’illustre philosophe rentra dans sa chambre, et bientôt Coucou Peter arrivait en attachant ses bretelles :

« Maître Frantz, dit-il, ma femme est déjà dans la cuisine ; je vais seller Bruno, et avant une heure nous serons en route. »

Cependant Mathéus le retint encore quelques minutes, pour lui faire part de ce qui s’était passé la veille. Coucou Peter apprit avec plaisir qu’on les cherchait du côté de Haslach.

« C’est bon, dit-il, c’est bon, rien ne nous presse ; nous pouvons déjeuner tranquillement. »

Puis ils descendirent ensemble à la cuisine, et trouvèrent Grédel en train de mettre des côtelettes sur le gril et d’arranger la cafetière.

Malgré ses inquiétudes, l’illustre philosophe fut charmé de cette petite scène matinale. L’activité de Grédel, allant, venant, arrangeant le feu, retournant les côtelettes, lui rappelait sa bonne vieille Martha, qui, sans doute, à la même heure, prenait des soins semblables. Il s’assit tout rêveur en face de l’âtre, et Coucou Peter courut donner un picotin à Bruno.

Le jour répandait alors ses teintes bleuâtres dans la cuisine, le feu pétillait, des milliers d’étincelles couraient sur la plaque noire du foyer, et maître Frantz contemplait cela d’un air grave en songeant au Graufthal.

Au bout d’un quart d’heure, Coucou Peter revint dire que Bruno mangeait son picotin d’avoine avec une satisfaction visible. Puis, se tournant vers sa femme :

« Grédel, donne-moi ton meilleur couteau, j’en ai besoin.

— Pourquoi faire ? lui demanda-t-elle ?

— Tu verras, tu verras tout à l’heure. »

Dès qu’il eut reçu le couteau, le gaillard se dressa sur l’âtre, saisit dans la cheminée une andouille grosse comme le bras et la coupa en deux ; il fit de même d’un jambon et parut fort satisfait de sa besogne.

« Maître Frantz, dit-il, si nous sommes forcés de courir les bois, nous ne mangerons pas des glands comme les amis de saint Antoine.

— Ah ! ce n’est pas toi, mauvais gueux, qui mourras jamais de faim, lui dit sa femme ; tu mettrais plutôt ta culotte en gage !

— Que tu me connais bien, Grédel, que tu me connais bien ! » s’écria le joyeux ménétrier en l’embrassant avec amour.

Il sortit alors pour mettre ses provisions dans le havre-sac, et Grédel se prit à dire :

« Est-ce bien vrai, monsieur le docteur, que vous voulez le nommer grand rabbin de la pérégrination des âmes ? Voyez-vous, il m’en a tant conté… tant conté… que je ne peux plus le croire.

— Oui, mon enfant, c’est vrai, dit le bonhomme ; votre mari, malgré son humeur joyeuse et sa légèreté naturelle, est un bon cœur ; je l’aime… il me succédera dans le gouvernement des âmes.

— Ah ! fit-elle, je sais bien que c’est un bon garçon et un brave homme aussi ; mais il est si léger, il m’a donné tant de chagrin, ce gueux-là ! Eh bien ! je ne peux pas m’empêcher de l’aimer tout de même ; il a son bon côté, pourvu qu’on sache le prendre.

— C’est bien, mon enfant, c’est bien, dit Mathéus touché de l’air naïf de Grédel ; Coucou Peter vous fera beaucoup d’honneur ; on parlera de lui jusque dans les siècles des siècles. »

Grédel, toute fière de ces paroles, courut mettre la nappe dans la grande salle, et Coucou Peter étant rentré de nouveau, on fit un excellent déjeuner de tartines au beurre, de café et de côtelettes ; si bien que M. le pasteur, entendant le bruit des verres, ne tarda point à paraître en simple culotte, et, voyant ses convives attablés, il partit d’un grand éclat de rire :

« À la bonne heure, dit-il, à la bonne heure ! je vois avec plaisir que vous êtes tout consolé. »